Au rez-de-chaussée, c’est une grotte, à l’étage, c’est comme le pont d’un bateau. Sans le vouloir, Christophe a recréé dans son atelier un fragment de son monde. Son amour pour l’art rupestre et sa passion pour la marine, les marins, leurs naufrages – univers fantasmé, érotisé (l’un de ses films préférés est Confession d’Alexander Sokurov). D’emblée on est happé par un sentiment de sérénité. Journaux – accumulation des pages “Sport” des tabloïds anglais –, photos, objets glanés : c’est un faux désordre où chaque petit fétiche, fût-il une aiguille de pin, a sa place. Instruments de travail alignés au garde-à-vous. C’est donc ici que se jouent, entre Christophe et Christophe, les cérémonies secrètes dont la toile et le papier sont l’enjeu et la trace.

C’est parfois un choc, pour ceux qui vivent dans la proximité amicale ou amoureuse d’un artiste, de découvrir une nouvelle oeuvre. Et comme Christophe travaille intensivement, mois après mois, des pans entiers de créations nouvelles tombent. Troublants, questionneurs. Denise Klossowski m’a confié sa stupeur, lorsqu’elle vit soudain apparaître sous le trait de Pierre, son mari, des garçons “interceptés”. “On n’était plus dans un climat de bienséance”, disait sans malice celle qui, pourtant, s’était livrée à des jeux artistiques similaires. Mais voilà, elle se trouvait face à la vérité nouvelle de Pierre Klossowski, qui l’éclipsait au profit de l’adolescence et de l’autre sexe. Interdit, je l’ai été, en découvrant le cycle de Fox, où se glisse un monstre mutant dans des limbes oniriques. Sollicité par une énigme. Et, surtout, frappé par son impact pictural, comme je le fus avec One Past Midnight – images sourdes d’après tranchées, des désastres de la guerre –, The Large Éric ou The Small Olivier. Au point d’abandonner toute idée de rapprochement biographique : je ne pars plus de Christophe Berhault, je pars de l’oeuvre. Et je m’y cantonne, absorbé par ses mystères.

Suivre une étoile. Quelle étoile ? Serait-ce la beauté juvénile, quête absolue ? L’étoile qui passe de visage en visage, et soudain clignote, signalant la beauté ? La poursuite d’une étoile serait-elle aussi une quête spirituelle ? “Je suis mystique au fond et je ne crois à rien” : je pense que Christophe se retrouverait dans cette phrase de Flaubert. Une tonalité mystique traverse ces visages saisis dans la foule du RER, du métro, des bars, de la rue (Focus Free 2, p. 13) . D’abord photographiés, puis dessinés. Dans l’oeuvre reproduite en couverture, un regard perdu sous une capuche de survêtement prend, par le trait de l’artiste, l’allure d’un visage de moine. La puissante intériorité, la gravité, les regards ambigus, la solitude révèlent une âme contemporaine.

Dans Focus Free 1 (p. 45), c’est la silhouette d’aujourd’hui, mondialisée, qui se dessine. S’y manifeste une véritable internationale du dos et du derrière masculins ! Unifiés, avec des vêtements standardisés. Amman, Las Vegas, Saint-Malo, Pékin : photos prises lors de voyages, réinterprétées par le geste désirant de l’artiste. Qui fait le vide – supprimant l’arrière-plan, les autres, les objets – se focalise, fait “focus”. Il y a quelques années, Christophe avait recouvert les murs de son atelier des quelque deux cent trente dessins de cette série. Par l’effet du nombre, on éprouvait une sensation poignante de rupture, d’hommes qui tournent le dos, d’hommes qui partent.

Christophe a besoin de classifier, de sérier. Il en va ainsi des hommes, des femmes, de leurs gestes, de leurs postures, des fragments de corps, mais aussi des fleurs, des insectes et, bientôt, des animaux en général, puisqu’il a en projet un bestiaire. Rien de systématique cependant : cette tentative de grand inventaire n’est peut-être que la persistance du rêve enfantin de contrôler le monde. Aujourd’hui, ces divers classements suivent la plus subjective des courbes, celle de la nécessité artistique. Le Répertoire (p. 25) s’annonce comme emblématique de cette démarche, poursuivie avec The Weatherley Group (p. 57). Des hommes et des femmes, saisis un par un dans leur nudité, s’absorbent dans la réflexion, l’introspection, s’adonnent à la folie pour soi, au cri pour soi, à l’obscénité pour soi, la masturbation, la contemplation, aux poses face au miroir, au questionnement du miroir… Issu de séances de photos à l’atelier, chaque modèle ainsi révélé porte en lui un univers bien distinct, foncièrement intime. Avec chacun, l’artiste établit, par la caresse du crayon, un dialogue amoureux. Une fois les images regroupées au mur, se nouent entre les personnages d’innombrables, d’invraisemblables correspondances. Télescopage de folie pure et de raison, d’obscénité et de candeur, de figures fantastiques jusqu’au grotesque et de normalité, d’érotisme et de pornographie. Damnés et paradis. Le Répertoire nous renvoie au tohu-bohu de pulsions et d’aspirations contradictoires avec lesquelles il nous faut, la vie durant, composer.

Parfois les personnages fuient la solitude pour venir peupler de vastes paysages humains. Les Grandes Études (p. 80-87) évoquent à la fois Lascaux, les cérémonies dionysiaques de la Villa des Mystères et, par leur aspect sculptural, les dessins préparatoires de Michel-Ange. The Large Éric –Éric, l’ami qui donne le “la” à cette composition– reprend le vocabulaire de l’art rupestre : motifs en bas, en l’air, rangés les uns à côté des autres ou répétés comme des signes. Christophe y ajoute ce qui, pour lui, manque à Lascaux : le chasseur. Le chasseur nu, figure fabuleuse, récurrente de son travail. Il domine ici, de sa souveraineté hiératique et virile, les corps rampants, offerts (allusion à une scène de Salo ou les 120 journées de Sodome ?), réduits à du gibier humain. Cette oeuvre est envoûtante comme un splendide rêve érotique.

Beaucoup plus mouvementée, mais tout aussi énigmatique, la cour de ferme normande, perdue dans les bois, qui sert de cadre à l’action de The Small Olivier. C’est peut-être de là que s’est échappé Fox (p. 89-95), sorte de monstre mythologique à corps humain, au sexe indéterminé et à tête de renard. À la fois malin comme le goupil du Roman de Renart, et à côté de la plaque, comme le personnage de Le Droit du plus fort de Fassbinder, qui arbore le mot “Fox” au dos de son blouson et se croit “le plus fort” alors qu’il est abusé par tous. Personnage repoussant, inquiétant, vicieux sans doute, qui rappelle les huis clos de Pierre Molinier, Fox le voyeur sait se faire oublier. Il en profite pour s’inviter au coeur de ce qui manifestement l’attire et qui contraste de façon comique avec sa grêle et contrefaite silhouette : beaux footballeurs, terroristes sexy. Univers allègres de victoires, de chevaux galopants, de splendeur juvénile. De fleurs géantes, d’amours et de plugs volants…

François Jonquet